D’Allah akbar à Free Palestine ?

L’attentat de Washington marque peut-être un tournant. L’assassin présumé n’était pas lui-même un musulman radicalisé, mais c’est à la cause palestinienne telle qu’elle a été refondée dans la matrice islamiste qu’il a manifestement prêté allégeance.

La sidération était totale. Je parle évidemment de l’attentat meurtrier de Washington contre deux jeunes diplomates de l’ambassade israélienne, et cela, au Musée juif de la capitale fédérale américaine. L’assassin, qui a une histoire militante à l’extrême gauche, a d’abord cherché à se faire passer pour un témoin du crime, avant de le revendiquer au cri de « Free Palestine ». C’est pour Gaza qu’il a commis ce double assassinat, et il en est fier. On comprend qu’il souhaite donner l’exemple, et qu’il souhaite multiplier les vocations. Dirons-nous dans quelques jours qu’il s’agit d’un déséquilibré ?

Mais ne fallait-il pas s’attendre un jour à un semblable attentat ? N’ayant pas accepté, après le 7 Octobre, le rôle de victime idéale, tendant l’autre joue et pardonnant sereinement à ceux qui massacrent ses enfants, Israël s’est engagé dans une guerre longue et s’est donné pour mission de chasser le Hamas de Gaza, un tunnel à la fois. Nul ne contestera que cette guerre, comme toutes les guerres, est atroce. Mais elle est présentée depuis le premier jour par les contempteurs d’Israël comme une entreprise génocidaire. C’est la grande inversion des temps présents : Israël, dans ce récit, prend les traits des nazis de jadis, et les Palestiniens, ceux des Juifs. Dès lors, si Israël est vraiment un État nazi, tout est permis.

Ce récit n’a rien de neuf, mais il est sorti des marges de l’extrême gauche. Qui ne le reprend pas est accusé de complicité génocidaire, ou du moins, d’indifférence au malheur objectif des Palestiniens. Les campus américains ont été ainsi le théâtre de scènes où la rhétorique antisioniste masquait bien mal la réaction d’un antisémitisme atavique, aujourd’hui point de contact admis entre l’extrême gauche occidentale et des populations qui l’emportent dans leurs bagages en s’installant en Occident. On voit de même des gouvernements occidentaux flirter avec lui, ou même le reprendre tout simplement à leur compte.

L’idée est de transformer Israël en État paria, comme l’étaient autrefois la Rhodésie et l’Afrique du Sud – on a insuffisamment noté à quel point l’accusation de génocide radicalisait celle voulant qu’Israël reproduise la logique de l’apartheid. Dès lors, ceux qui le servent sont coupables par association, et les abattre s’inscrit dans une guerre globale de libération. Assassiner un diplomate israélien revient à abattre un fonctionnaire du Parti nazi.

Comment ne pas avoir à l’esprit l’attentat de Septembre noir contre les athlètes israéliens à Munich, en 1972, célébré par un journaliste révolutionnaire depuis devenu célèbre, convaincu alors de la cruelle nécessité de ces assassinats, même s’il s’est amendé ensuite, ce qui ne l’empêche pas de prendre encore la pose du grand professeur de morale, d’exemplaire inquisiteur. On trouvera même des politiques, marqués à gauche de la gauche, pour dissocier cet attentat de toute forme d’antisémitisme, en le présentant plutôt comme la réplique malheureuse mais inévitable contre la domination d’un peuple par un autre. Ils avaient dit la même chose après le 7 Octobre.

Il ne faudrait toutefois pas voir dans l’attentat de Washington un fait isolé, même s’il se distingue évidemment par son extrême violence. Car la persécution des Juifs est devenue banale en Occident, et bascule dans l’épuration ethnique à bas bruit. L’histoire de Londres, en la matière, semble terriblement prophétique. Les Juifs sont condamnés à renouer avec le ghetto. On se souvient aussi de la chasse aux Juifs d’Amsterdam, en novembre 2024. Ailleurs, comme à Sarcelles, ils quittent des terres de vieille implantation. Quant aux lieux communautaires juifs, on semble désormais considérer comme allant de soi qu’ils disposent d’une protection quasi militaire.

L’attentat de Washington marque peut-être toutefois un tournant. Combien, à ce moment, se sont dit : nous y sommes. Ce que nous redoutions vient de se produire, dans une société qui produit certes des tueurs fous à répétition, mais qui pourrait bien exporter ses névroses. L’heure est peut-être venue de l’islamisme de contamination. J’entends par-là que l’assassin de Washington n’était pas lui-même un musulman radicalisé, et qu’il n’était pas un Palestinien révolté non plus. Mais c’est à la cause palestinienne telle qu’elle a été refondée dans la matrice islamiste qu’il a manifestement prêté allégeance. Rappelons que six jours après l’attaque du 7 Octobre, l’assassin de Dominique Bernard, Mohammed Mogouchkov, avait justifié son geste en invoquant le conflit israélo-palestinien.

C’est la grande réussite du Hamas d’avoir transformé la cause nationale palestinienne, légitime, en cause islamiste globale, elle vraiment génocidaire. De ce point de vue, il n’est pas interdit de penser que crier « Free Palestine » soit une manière de dire « Allah akbar » par d’autres moyens.

Mathieu Bock-Côté. Le Figaro
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